12 mai 1774. Mort de la petite vérole, Louis XV est inhumé à la sauvette dans la basilique Saint-Denis.
Le Point.fr - Publié le 12/05/2013 à 00:00
Par crainte de la contagion, la Cour déserte le cortège funèbre qui n'est suivi que par le prince de Soubise.
12 mai 1774. Voilà deux jours que Louis XV est mort. Hormis les domestiques et les valets, tout le monde a déserté Versailles, abandonnant le cadavre reposant dans un triple cercueil. Seul un abbé veille le souverain mort. Il s'est installé dans le coin le plus éloigné de la bière, tenant un mouchoir de dentelle devant son nez, car une puanteur pestilentielle baigne la chambre. Ça schlingue, fouette, trouillote, emboucane, cocotte, corne, cogne, poque, coupe la chique à quinze pas. Les mouches tombent sur le sol par dizaines... Il a fallu faire appel au Samu pour emmener Stéphane Bern qui a tourné de l'oeil sitôt entré dans la pièce pour offrir un dernier hommage au souverain. Jamais cadavre n'a autant pué la charogne. Mort de la petite vérole (la variole), Louis XV n'avait pas encore rendu son dernier souffle que la putréfaction avait déjà commencé son oeuvre.
Contrairement au protocole, la dépouille royale n'a pas été déposée sur un lit de parade. Aucune cérémonie n'est prévue. Le transport du souverain décédé jusqu'à la basilique de Saint-Denis se fait de nuit ce 12 mai "avec une promptitude indécente et un dénuement presque absolu de cérémonial". Le cercueil est jeté dans un carrosse de chasse, lequel n'est suivi que par une quarantaine de gardes du corps et une poignée de pages porteurs de flambeaux. Aucun membre de la famille royale, aucun courtisan ne fait le déplacement, à l'exception du prince de Soubise, compagnon d'enfance du roi.
Frissons
Le Bien-Aimé rejoint son tombeau de Saint-Denis dans la plus parfaite indifférence du peuple parisien, lassé de ce roi n'ayant plus le coeur qu'à déniaiser les milliers de pucelles, souvent mineures, rabattues par la comtesse du Barry et son fidèle valet Lebel. Seul DSK applaudit le passage du convoi funèbre. Dans les cabarets le long de la route de Saint-Denis, les ivrognes ne se préoccupent même pas d'arrêter de festoyer et de chanter. L'un d'eux, trop aviné, à qui le cabaretier refuse de vendre davantage de vin en lui conseillant de sortir pour assister au passage de Louis XV, s'écrie : "Ce b...-là nous a fait mourir de faim pendant sa vie, et à sa mort il nous fera mourir encore de soif !" Dans Paris circulent des pamphlets critiques : "Louis a rempli sa carrière / Et fini ses tristes destins ; / Tremblez, voleurs ; fuyez, putains ! / Vous avez perdu votre père."
Une sciatique
Depuis le début du printemps 1769, Louis XV voyait sa santé décliner. À 64 ans, après 59 années de règne, il reste un solide gaillard, mais une grande fatigue le gagne. Voyant cela, sa favorite, Madame du Barry, le convainc de prendre quelques jours de repos au Petit Trianon qu'il a fait construire à l'autre extrémité du parc de Versailles, l'année précédente. Le cadre champêtre devrait le remettre sur pied, croit-elle. Il s'y installe le 27 avril, mais dès le lendemain il s'éveille avec de vives douleurs dans la jambe. Il éprouve encore une forte migraine, et de longs frissons secouent son corps. Néanmoins, il ne renonce pas à la partie de chasse prévue qu'il suit, néanmoins, en calèche et pas à cheval.
De retour en fin d'après-midi plus souffrant que jamais, le roi préfère gagner immédiatement son lit, sans souper. La nuit est mauvaise. Au petit matin, le médecin ordinaire du roi, Louis Lemonnier, prescrit du repos, comptant sur la forte constitution du roi pour le remettre sur pied. Le diagnostic évoque une sciatique. Le premier médecin du roi, La Martinière, appelé d'urgence, recommande au malade de regagner Versailles. Les jours suivants, l'état de santé du souverain ne fait que se dégrader, mais personne ne soupçonne encore la petite vérole, dans la mesure où il est réputé l'avoir déjà contractée durant son enfance. Ce qui se révélera faux.
Moribond
Le 29 avril, les médecins se résolvent à faire une saignée au malade, la seule médecine qu'ils connaissent. Aucun effet. Ils envisagent d'en effectuer une deuxième, puis une troisième si nécessaire. Voilà qui inquiète fortement le roi, car le protocole exige qu'après une troisième saignée il reçoive les derniers sacrements. Du coup, pour éviter d'en arriver à une telle extrémité, les médecins se bornent à ordonner une deuxième saignée, mais très longue. Quasiment saigné à blanc, le roi est moribond. La cour commence à paniquer. Quand il reprend un peu du poil de la bête, Louis XV exige la vérité sur son état. Le corps médical avance timidement "une fièvre humorale".
Dans la soirée, le visage du malade se couvre de plaques rouges qui obligent les médecins à évoquer la petite vérole. Le grand mot est lâché. C'est une maladie mortelle extrêmement contagieuse. Elle se manifeste par une éruption d'énormes pustules. Aussitôt, on veut écarter famille royale, mais les filles de Louis XV refusent de quitter le chevet de leur père adoré. Elles se tiennent même à l'intérieur des rideaux du lit à baldaquin. Des bruits commencent à courir accusant le roi de souffrir non pas de la petite vérole, mais de la vérole (la syphilis), héritée de sa vie dissolue. Nabilla publie un communiqué dans Closer où elle affirme n'avoir jamais fréquenté le Petit Trianon...
Le médecin anglais Sutton, rendu célèbre par sa méthode particulière d'inoculation pour vacciner contre la petite vérole, est justement de passage à Paris. Il se présente à Versailles pour offrir de traiter et de sauver le malade. La Faculté l'écarte avec horreur. Quoi, un Anglais capable de mieux faire que les médecins français ! On ira le rechercher quelques jours plus tard quand l'état du roi sera totalement désespéré, mais il répondra qu'on a trop tardé.
Pertes de conscience
Début mai, l'état du malade semble s'améliorer, même si les boutons qui lui couvrent le corps et le visage suppurent ignoblement. Malgré leur peur d'attraper la petite vérole, les courtisans continuent à fréquenter les appartements royaux pour ne pas encourir la défaveur royale si jamais Louis XV venait à se rétablir. Du reste, une cinquantaine d'entre eux attrapent à leur tour le funeste mal. Ainsi Monsieur de Letorière, qui n'a fait que passer la tête durant deux minutes par la porte de la chambre du roi. Louis XV éloigne sa favorite, Madame du Barry, de la cour pour éviter toute embrouille avec l'Église. Celle-ci avait pourtant servi loyalement son royal maître mourant en lui offrant encore sa gorge à baiser et caresser malgré sa grande faiblesse.
Le répit du souverain n'est pas de longue durée. Fièvres et pertes de conscience le reprennent. Le 7 mai, Louis XV exprime son repentir devant les plus hauts membres de l'aristocratie. À peine s'il parvient à marmonner quelques phrases recueillies par le cardinal de La Roche-Aymon, qui lui donne la communion. Le corps du souverain est couvert de pustules et de croûtes noires. Un début de putréfaction de ses chairs répand une odeur fétide jusqu'à la galerie des Glaces et aux appartements de la reine. Le 8 mai, les médecins le considèrent comme perdu. Le 9 mai, le roi a du mal à déglutir, il reçoit l'extrême-onction donnée par son confesseur et son premier aumônier.
Louis XV rapidement oublié
Le 10 mai, Louis XV perd conscience vers 11 heures et expire à 15 h 15. Dans la seconde qui suit, les courtisans présents dans son appartement de Versailles s'enfuient pour gagner les appartements du dauphin et Marie-Antoinette en criant : "Vive le roi !" Le jeune couple se jette aussitôt à genoux, versant des larmes et s'écriant : "Mon Dieu, guidez-nous, protégez-nous, nous régnons trop jeunes." À 16 heures, le jeune couple accompagné par la totalité de la cour déserte le palais rempli de miasmes pour se rendre au palais de Choisy. À mi-chemin, les pleurs ont déjà séché ; un mot plaisamment estropié par la comtesse d'Artois fait éclater un rire général. Louis XV est oublié.
Dix-neuf ans plus tard, le mercredi 16 octobre 1793, son cercueil est profané par les ouvriers sans-culottes chargés de piller le métal des tombeaux royaux de la basilique Saint-Denis (voir éphéméride du 14 octobre). À l'ouverture, un jet de miasmes fétides fait reculer d'horreur les curieux. Au premier abord, le roi paraît bien conservé. "La peau était blanche, le nez violet et les fesses rouges comme celles d'un enfant nouveau-né, et nageant dans une eau abondante formée par une dissolution du sel marin dont on l'avait enduit, n'ayant pas été embaumé suivant l'usage ordinaire." Mais, mises à nu, les chairs putrides du Bien-Aimé exhalent une telle puanteur que les soldats présents brûlent de la poudre et tirent au fusil pour tenter de la dissiper. On s'empresse de recouvrir le cadavre de chaux et de terre.